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ESS Historique / 1991 /



 TABULA RASA, 25 artistes dans l'espace urbain de Bienne
 700 Jahre Confœderatio Helvetica, La fête des quatre cultures

 9ème Exposition Suisse de Sculpture Bienne 1991


Avertissement: Ceci n'est pas une exposition

Bernhard Fibicher

 


La présence simultanée en un lieu d'un certain nombre d'«œuvres d'art» n'est pas pour autant synonyme d'«exposition». Les 25 «monuments» qui animent la ville de Bienne ne peuvent et ne veulent former une exposition; ils ne seraient pas sinon. Un monument ne peut être exposé, un monument est, un monument existe, il est un tout qui se démarque des autres monuments, pour une raison bien définie, dans un lieu bien défini. A Bienne donc, on ne met pas en exergue les monuments nouvellement érigés: on doit avoir l'impression qu'ils étaient toujours là (!) ou qu'ils auraient toujours dû y être, et pour cette raison, il ne faut pas s'attendre à un balisage uniforme ou exhaustif de l'exposition ou à un parcours «clés en main». Seul le lieu de chaque monument peut figurer sur un plan, mais c'est au visiteur de trouver l'emplacement exact, d'effectuer une «ronde» dictée par le temps dont il dispose, la météo et son humeur. Il se pourrait aussi qu'un de ces monuments ne soit accessible au public qu'à un certain moment, qu'un autre soit subitement masqué par un échafaudage parce qu'il doit être rénové. C'est ainsi, cela est inhérent au statut de monument.


Chaque dictionnaire nous l'apprend: un monument est un ouvrage commémoratif qui perpétue le souvenir d'une personne, évoque un événement ou une idéologie; c'est la plupart du temps une sculpture, sur socle. Depuis que Rodin a remis en question le socle au début du siècle avec ses Bourgeois de Calais, la fonction évocatrice de ce socle (attention: monument!) est gommée - les deux éléments, figure(s) et socle peuvent même être séparés, voire se suppléer. Seule la figure aisément identifiable (ou la forme abstraite) et l'intention flagrante pouvaient encore amener à conclure qu'on est en présence d'un monument. Mais depuis que des artistes contemporains ont perverti et la structure et les fonctions d'un tel ouvrage, on ne sait plus si ces œuvres peuvent encore être appelées monuments.

 

Et si on prétendait qu'il s'agit malgré tout de monuments, puisque certains éléments relatifs à la structure et à la fonction se rattachent encore toujours au monument, au sens primitif!


Un monument traditionnel se dresse immanquablement au-dessus de l'espace où se déroule la vie. Les personnes et idées qu'il évoque représentent une existence exemplaire au service de la politique ou de la morale. On lève les yeux vers lui, et souvent une «zone de respect» nous sépare; un parterre de fleurs, le bassin d'une fontaine, des rues et chemins tiennent le public à distance - monument et vie sont dissociés. Une question s'impose: l'accès discret, voire difficile aux nouveaux monuments érigés à Bienne n'est-il pas équivalent à cette «zone de respect» imposée par la tradition?


Un monument n'a pas tout simplement une forme, un volume et une identité prescrits; il se distingue aussi par des conditions particulières émises à sa commande. Sa construction résulte toujours du souhait d'un groupement d'intérêts, le protagoniste est une collectivité. Aujourd'hui, si on demande à un artiste de traiter le thème du «monument», cela n'a rien à voir avec un travail de commande, car il est libre de décider s'il veut s'y attaquer; de plus, s'il accepte, il jouit d'une entière indépendance idéologique. L'essence du nouveau monument comprend peut-être le fait que l'artiste est responsable non seulement de la création d'une forme monumentale (jadis codifiée la plupart du temps), mais aussi de sa signification et de l'idéologie qui l'anime (personnelle ou partagée avec un groupe de même obédience).


Il n'y aurait donc plus de collectivité responsable? Rien que des utopies privées dans un espace public? Les monuments biennois montrent que le comportement traditionnel - une vénération béate - ne suffit plus. Chacun doit y «mettre du sien» dans le «devenir» du monument: seule une active participation (au niveau de la perception; au niveau de l'approche physique du monument; intellectuelle) est garante de ce «devenir». Il y aurait donc malgré tout une collectivité responsable, sous une forme nouvelle. L'idéologie commune serait le droit à la liberté d'interprétation subjective.


Dans ces années quatre-vingt-dix, un monument ne peut que souligner avec évidence que, dans notre démocratie basée sur l'individualisme, il n'y a plus de place pour des repères d'identité au sein de la société, pour des personnes, dont le charisme ne s'exerce plus que sur une faible majorité, auxquelles on pourrait se référer (la vive polémique au sujet des «têtes connues» proposées pour la nouvelle série de billets de banque helvétiques le montre bien). Oui, mais voilà: cela n'est-il pas justement l'élément important qui raccorde les individus et, entre autres, les groupes actuellement seuls viables, les minorités? je veux parler du droit à une opinion propre et à la liberté de l'exprimer.


Les monuments de Bienne n'ont pas une présence volumineuse à laquelle on ne peut se soustraire. Ils ne sont pas des symboles de puissance (masculine) en érection, mais offrent la possibilité à chacun de réfléchir sur soi et sur ses rapports avec autrui. Ces monuments ne s'imposent pas, car ils ne sont visibles que pour celui qui veut bien les voir. Robert Musil l'avait constaté avec justesse: «Les monuments, à part leur appellation controversée, ont toute sorte de caractéristiques. La plus importante est cependant quelque peu contradictoire: ce qui est le plus frappant pour un monument, c'est le fait qu'on ne le remarque pas. Rien n'est plus invisible que les monuments. Et pourtant, on les érige pour qu'ils soient vus, pour attirer l'attention. Mais ils semblent être imbibés de quelque chose qui repousse cette attention, elle ne peut s'accrocher, elle dérape et se liquéfie» (tiré de Prosa, Dramen, späte Briefe, Adolf Frisé éd., 1957 Hambourg). L'artiste peut contrer cette invisibilité en rendant ses monuments invisibles, en contredisant nos attentes, donc en créant un art exigeant, sans ostentation. (Si l'art revendique l'espace public, il se doit d'y figurer sous la forme la plus exigeante).


Le monument contemporain ne peut être «saisi» d'un rapide coup d'œil admiratif. Il exige un regard, un certain regard, un regard certain... le regard que décrit Maurice Blanchot: «<Vous me voyez?> - <Naturellement, je vous vois.> - <C'est bien peu, tout le monde peut me voir.> - <Mais non pas peut-être comme je vous vois.> - <Je voudrais autre chose, je veux autre chose. C'est très important. Sauriez-vous me voir, même si vous ne pouviez pas me voir?> - <Si vous étiez invisible?> - Il réfléchit: <Sans doute: à l'intérieur de moi-même. Je ne veux pas dire: vraiment invisible, je ne demande pas tant. Mais je ne voudrais pas que vous me voyiez pour cette simple raison que je suis visible.> - <Que personne d'autre que moi ne vous voie!> - <Non, non, visible pour tous, cela m'est égal, mais vue de vous seul pour une raison plus grave, vous comprenez, et...> - <Plus sûre?> - <Plus sûre, mais pas vraiment sûre, sans cette garantie qui rend visibles les choses visibles.>»- (in L'attente, l'oubli, 1962 Paris).


Bernhard Fibicher