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ESS Historique / 1980 / Rudolf Hadorn


Au sujet de l’exposition de la Société des Beaux-Arts Bienne

Dessins, projets,gravures

La Société des Beaux-Arts a invité les sculpteurs sélectionnés par le jury de l’Exposition Suisse de Sculpture à présenter des dessins, projets et gravures et elle a mis à disposition de chaque artiste, dans le cadre de son exposition, une surface de 1,2 sur 1,2 m. Certains artistes dont les travaux paraissaient particulièrement intéressants ont bénéficié, après le tri des œuvres envoyées, d’un espace un peu plus grand. L’objectif en était aussi de mettre des accents particuliers dans cette exposition, par contre, aucune œuvre n’a été refusée si elle correspondait aux dimensions imposées pour la surface.

Les dessins et gravures de sculpteurs ont toujours fasciné le public. Projets et esquisses d’œuvres défrichent la gestation d’une sculpture, facilitent et affinent la compréhension. Les illustrations graphiques d’une sculpture éveillent des souvenirs et permettent de voir une œuvre sous un autre aspect. En regardant de plus près, on se rend compte que la relation entre sculpture et dessin ou gravure est plus complexe qu’on ne le pense. La vocation de cette exposition est de mettre en lumière un pan de cette complexité. Elle ne peut en proposer une représentation systématique, mais quelques  éléments.

Dessiner est un acte plus rapide que « tailler une image » ; un dessin est donc le vecteur de l’esquisse rapide, de l’ébauche. Il permet de multiples approches et essais en peu de temps, de sorte qu’il peut représenter une idée plus en détail et de plusieurs façons.

Et pourtant, l’acte graphique n’est pas toujours le plus facile. Les gravures sur bois d’un Robert Müller, les tailles-douces d’un Bernhard Luginbühl témoignent de la résistance d’un même matériau qu’utilise aussi le sculpteur, résistance qui doit être vaincue par son sens artistique de la forme ; le travail avec burin et plaque est un autre genre de « taille d’images ». Inversement, le crayon tendre du dessinateur se prête à la poésie, alors que le sculpteur qui travail le métal ne peut la transposer immédiatement (Oskar Wiggli, Michel Engel).

La comparaison entre sculpture et création graphique devient intéressante lorsque chacun de ces deux actes artistiques conditionne l’autre. Bernhard Luginbühl en fournit un exemple éloquent : son œuvre plastique et son œuvre graphique ont acquis une complète indépendance et pourtant ils sont intrinsèquement liés, d’une manière très intéressante. Chez lui, l’œuvre graphique représente souvent le prolongement de sa réflexion sur sa sculpture, et les résultats peuvent apparaître dans une sculpture qu’il créera par la suite. Par contre, ses idées pour donner forme à une sculpture sont développées plus librement et avec plus d’audace dans l’œuvre graphique, ce qui en fait une expérience toute neuve. Ce lien est très présent dans les sculptures et gravures de sa série « Tischlein-deck-dich ».

L’œuvre de Franz Eggenschwiler met en exergue un autre type de rapport. Les contenus visuels de ses gravures sur bois diffèrent souvent complètement du langage formel de ses objets et sculptures. Toutefois, une idée commune les relie, idée que la notion de « distanciation poétique du quotidien » ne décrit qu’insuffisamment. La même fidélité technique envers le matériau travaillé marque en outre de son empreinte ces deux actes créateurs.

Un processus contraire qui mériterait le même intérêt ne peut être qu’esquissé dans l’exposition : les dessins, la peinture aussi, qui, dans leur évolution immanente, appellent la représentation dans l’espace, des sculptures dont les formes émanent de l’image. Le travail de Spescha en serait un bon exemple. Une telle évolution peut aussi rétrograder, on le voit dans l’œuvre de Wilfried Moser : après de nombreuses années de peinture, il cherche à faire une expérience en trois dimensions avec de grandes sculptures et il réussit de manière convaincante; par la suite, il la coule entièrement dans l’image peinte (paysages rocheux). C’est depuis ce point qu’est tendu l’arc aboutissant aux « dessins plastiques » d’un Wolfgang Häckel qui ne nécessitent plus de représentation en trois dimensions : l’ironie du contenu visuel se lit le mieux dans le dessin.

La vocation de cette exposition est de faire découvrir, de comparer, de stimuler la réflexion. Peut-être aussi une réflexion sur la question de la pertinence d’une éventuelle collection de dessins et projets de sculpteurs, une spécialisation que pourrait accueillir à Bienne le futur Musée de la fondation Neuhaus – une collection dans la ville devenue LA ville de la sculpture suisse.

Rudolf Hadron


Traduction allemand – français  © Giselle Kellerhals