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ESS Historique / 1975 / Alain G.Tschumi

L'art dans l'espace public: Expériences et réflexions d'un architecte


Il est d'usage, dans les devis de bâtiments publics, de réserver une certaine somme pour les arts, pour la «décoration artistique», comme l'on dit si bien pour définir ce qui se fait si souvent si mal. J'ai moi-même, il y a quelques années encore, peu avant la fin du chantier de bâtiments publics, choisi ou commandé quelques œuvres d'art que je pensais adaptées à certains espaces ou emplacements bien déterminés. Le résultat en est rarement satisfaisant. Ni l'architecte, ni les artistes n'ont le sentiment d'avoir participé à une création commune, les utilisateurs ressentent confusément que l'œuvre d'art à laquelle ils sont confrontés ne fait pas partie intégrante de leur espace de vie. On finit par ne plus la «voir» du tout et la population a l'impression —parfois à tort —que les deniers publics sont employés à bien mauvais escient...

Et pourtant quel architecte, quel artiste, quel politicien n'a jamais rêvé de participer à une création telle que celles qui nous ont été léguées par l'Antiquité, le Moyen âge, la Renaissance ou l'Art nouveau?

Quelles sont les raisons objectives qui rendent de telles créations si difficiles aujourd'hui?
 
Est-ce un lieu commun que de parler du matérialisme de notre époque en laquelle la course à l'argent, au confort matériel, dominent encore brutalement les valeurs spirituelles? Les pouvoirs publics, élus démocratiquement, ont-ils encore la sensibilité et le pouvoir de décision des anciens princes, des grands mécènes du passé?

Bousculés dans leurs anciennes habitudes artisanales par la mécanisation des moyens de production et par la quantité de travail imposée par la complexité des installations techniques, par la gestion des délais et des finances, occupés à construire tant ces 25 dernières années, les architectes ont-ils encore le temps, la volonté et la sensibilité de prendre la succession des grands maîtres d'œuvre du passé?

Et les artistes, qui, dans ce monde matérialiste ont été forcés de se retirer dans leur monde clos, qu'ils vivent inconnus et malheureux ou célèbres et richissimes, pouvaient-ils faire autre chose que de témoigner qu'il n'y a pas en ce monde que des voitures, des appareils TV ou du Coca-Cola et d'annoncer à leur manière la destruction de ce monde-là? N'est-ce pas ainsi que l'on peut interpréter l'œuvre des Tinguely, Dieter Roth, Beuys?...

La population même, forcée d'habiter dans des quartiers gigantesques et inhumains, chaotiques ou monotones, laids et sans joie, n'a-t-elle pas oublié que la beauté est une des dimensions nécessaires de tout environnement construit?

Il semble aujourd'hui que l'époque «dorée» pour les spéculateurs, les architectes, les hommes d'affaires et pour certains artistes soit en train de se terminer. Il semble également que l'on se rende compte que cette époque d'abondance matérielle fut une des époques les plus sombres de l'histoire humaine, celle pendant laquelle un volume construit gigantesque fut érigé presque n'importe comment, créant ce qui ne s'était jamais vu dans le passé, une structure bâtie laide et inhumaine, d'une échelle telle que toute correction est pratiquement rendue impossible pour des générations... Pendant ce temps-là, les œuvres architecturales du passé sont démolies à un rythme inouï, sans souci de la perte définitive que constitue la disparition du legs irremplaçable de nos ancêtres...

Après quinze ans d'efforts et d'information, on se rend compte aujourd'hui qu'il faut protéger l'eau, l'air, la terre, les plantes et les animaux, on parle d'éco- systèmes, une loi pour la protection de l'environnement est à l'étude sur le plan fédéral. Mais la population est-elle sensibilisée aux problèmes tout aussi réels posés par la perte de qualité irréversible de notre environnement construit?

Seul architecte dans la Commission d'experts chargée par le Conseil fédéral d'élaborer la loi sur la protection de l'environnement, je réussis à introduire dans le projet - si combattu lors de la procédure de consultation — un chapitre traitant de la protection de l'homme contre un environnement construit de mauvaise qualité.
On verra bien ce qu'il en adviendra...

Il allait de soi, pour moi, qu'un environnement construit de qualité ne pouvait être réalisé qu'avec des artistes, qui sont seuls capables de lui apporter, par leur participation, une dimension différente et essentielle. L'occasion m'en était offerte par la construction simultanée à Bienne de deux complexes scolaires, l'école professionnelle municipale et les deux écoles normales cantonales.

C'était l'époque - il existe un hasard objectif! - où je fus chargé par le Conseil municipal de Bienne, avec quelques amis, de proposer un nouveau directeur artistique de l'Exposition suisse de sculpture pour remplacer le fondateur Marcel
Joray. Maurice Ziegler fut choisi sur la base d'une étude présentée qui traitait de l'art dans l'espace public et qui proposait que quelques bâtiments biennois, réalisés en collaboration avec des artistes, deviennent ainsi des réalisations pilotes. M. Ziegler fut nommé, sur ma proposition, conseiller artistique pour les deux écoles qui m'avaient été confiées. C'est avec lui que furent choisis les artistes avec lesquels sont réalisés actuellement les deux complexes scolaires.

L'expérience d'une telle collaboration, aussi exaltante soit-elle pour un architecte et un artiste, ne laisse pas de poser des problèmes nombreux et nouveaux sur lesquels il est bon d'attirer l'attention de tous ceux qui voudraient se lancer sur un tel chemin...

La tâche fut ainsi définie: créer un environnement construit dans lequel les œuvres d'art s'intègrent dans l'architecture ou dialoguent avec elle, l'influencent et la transforment par endroits; créer une atmosphère nouvelle, un climat qui accompagne le visiteur, l'entoure; tisser de nouveaux liens entre l'architecture et l'art sur les plans de l'unité des matériaux et du contraste des langages. La confrontation des deux mondes dans lesquels se meuvent les deux arts n'apporte-t-elle pas une dimension nouvelle à l'expérience vécue du visiteur, de l'habitant du lieu?

Il faut pour cela que l'architecte, fermé en règle générale au monde et au langage de l'artiste, accepte de dialoguer avec lui et consente à laisser transformer sous ses yeux ce qu'il avait rêvé son œuvre «immortelle» bien à lui. Cette transformation ne se fait pas sans souffrance, car il s'agit d'une recréation et non pas seulement de l'adjonction d'un élément décoratif. Il faut également que l'architecte soit capable de dialoguer et de parfois contester les idées de l'artiste: une soumission totale à l'artiste conduirait en effet aussi sûrement au désastre que son bannissement dans un «ghetto ponctuel». Il y a des problèmes d'ordre structurel, constructif, fonctionnel, économique ou de délais, sans parler des problèmes d'espaces sur lesquels l'architecte doit donner son opinion de manière très claire et souvent impérative.

Il faut également que l'architecte accepte de consacrer beaucoup de temps à cette collaboration et consente à oublier ce que représenteraient ses heures de travail s'il les calculait d'après les normes SIA!...

Il faut en revanche qu'il comprenne quelle contribution irremplaçable l'artiste apporte à son œuvre... Il faut qu'il ressente à quel point la vision du monde architectural est enrichie par les dimensions nouvelles apportées par l'artiste, combien l'œuvre commune gagne en qualité et en profondeur et combien les utilisateurs ou les visiteurs ressentiront plus fortement et plus durablement le climat vital ainsi créé.

Une telle étude doit être faite en collaboration étroite avec toutes les personnes concernées. Une organisation très poussée des niveaux de décision doit être mise sur pied par l'architecte, car le succès ne peut être assuré sur des chemins aussi nouveaux que si les pouvoirs publics, la commission de construction, le comité de construction, la commission des Beaux-Arts, les architectes cantonaux et municipaux, les directeurs, les maîtres et les élèves — sans parler de l'ingénieur civil, des spécialistes, du jardinier et des artisans -, l'artiste et l'architecte sont intégrés dans une organisation qui permette que toutes les décisions représentent vraiment la volonté générale. Il ne s'agit d'ailleurs pas de décisions seulement, mais d'information et d'éducation permanente. Les difficultés et le temps nécessaires à un tel processus ne doivent pas être sous-estimées.

Il est souhaitable également que des devis très précis soient établis pour chaque objet, faisant une séparation claire entre les objets ou la part d'objets qui peuvent être compris dans le bâtiment même et la part qui relève clairement du crédit pour les œuvres d'art. Il faut que le projet soit financièrement viable et crédible. Cette tâche ne doit pas être sous-estimée, elle est indispensable, de même que son contrôle permanent dans le temps.

Tous les éléments que je viens de citer montrent assez clairement que l'architecte ne saurait amorcer assez tôt sa collaboration avec l'artiste. C'est lors du projet que l'artiste doit pouvoir intervenir, en plan et en maquette. C'est avant l'établissement du devis que les divers éléments doivent être mis en place et calculés. Si la collaboration ne commence que pendant le chantier, de nombreuses possibilités virtuellement existantes sont déjà fermées pour des raisons techniques, constructives ou financières.

C'est tout au long d'une telle étude que se révèle la vraie tâche du conseiller artistique. Ce dernier doit être apte à comprendre le monde et le langage de l'artiste, de l'architecte autant que du maître de l'ouvrage. Il doit être le coordinateur qui permet de résoudre les problèmes qui se présentent continuellement entre tous les participants. M doit être celui qui sache présenter les projets aux autorités, qui exprime le projet clairement en mots et en chiffres. Sa fonction est celle d'un ingénieur spécialiste, comparable en principe à celle de l'ingénieur en chauffage. Quelle nouveauté pour l'artiste que ce travail dans lequel il se lance avec un enthousiasme de démiurge! Quelle difficulté que de se faire comprendre de l'architecte, lui qui n'est habitué à travailler que dans son atelier, fabriquant seul des œuvres qu'il ne rend que finies... Quel monde il découvre en passant de conférence à commission, obligé de souffrir en silence les critiques les plus abstruses, confronté à des problèmes techniques ou financiers, politiques ou humains, souvent forcé de recommencer un projet qui se révèle irréalisable à l'étude, obligé de dessiner des œuvres et de les faire exécuter par des artisans sur la base d'offres à forfait... Quelle patience il lui faut dans une étude et une réalisation qui risquent de porter sur plusieurs années ! Ne va-t-il pas changer de centre d'intérêt ou de style pendant ce temps? Aura-t-il encore envie de réaliser ce qu'il a conçu deux ans auparavant?

Mais quelle joie sans doute pour lui de se sentir à nouveau en prise directe sur la réalité de l'environnement construit et dans le circuit des relations humaines... Et n'est-ce pas positif que la communauté publique englobe enfin dans une tâche concrète tous ceux qu'elle a si souvent considérés comme des êtres légers, en marge et pour tout dire superflus?

Quelle surprise pour le maître de l'ouvrage, l'architecte et les utilisateurs de découvrir, lors de la réalisation, combien les proportions prévues par l'artiste sur la base d'esquisses ou de maquettes rudimentaires sont justes et combien le nouvel environnement construit est riche en potentiel de vie et en harmonie! Et quel n'est pas l'étonnement de tous de constater qu'une richesse proprement incroyable d'éléments peuvent être réalisés par l'artiste et l'architecte avec des moyens financiers plus que modiques... Ceci n'est possible que si des éléments compris dans la construction proprement dite ou les aménagements extérieurs sont traités par l'artiste dont les honoraires seuls relèvent du crédit pour les œuvres d'art.

Verrons-nous, dans un proche avenir, enfin réalisé ce vieux rêve d'une «intégration des arts»? Je le souhaite et reste persuadé que dans ce but, une énorme clameur doit monter du peuple, réclamant enfin un environnement construit digne d'une vie humaine harmonieuse.

Alain G.Tschumi, architecte dipl. FAS/SIA, Bienne