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ESS Historique / 1954 / Marcel Joray

ASPECTS DE LA SCULPTURE CONTEMPORAINE 


Il s'agissait de permettre une fois aux sculpteurs suisses de se manifester en présentant leurs œuvres en plein air, dans le milieu pour lequel elles furent conçues. En prenant cette initiative au nom de l'Institut jurassien des Sciences, des Lettres et des Arts, nous entendions provoquer la confrontation des tendances les plus diverses et faire le point de la sculpture dans notre pays.
Nous espérions enfin voir vibrer le public pour la sculpture, art social par excellence — ou qui devrait l'être — puisque ses réalisations se situent sur les façades et les places publiques, à la vue de chacun.
Cette première exposition suisse de sculpture était une nécessité, ainsi qu'en témoigne le nombre inattendu des envois. Le jury choisit quelque deux cent cinquante sculptures, sur un total de plus de mille, en s'efforçant de faire une place, à côté d'œuvres éprouvées, aux travaux les plus audacieux parmi ceux des jeunes artistes.

Il semble que certains pays, plus que d'autres, invitent à la création. Devant le jaillissement de formes nouvelles qui animent les pelouses, nous faisons la réjouissante constatation que la Suisse présente un climat favorable à l'épanouissement des arts.
Ici, l'art vivant est partout. Il y a des œuvres anciennes, mais le présent parle plus fort que le passé. Comment réagira le visiteur ? Le trop fameux divorce entre l'artiste et le public de son temps éclatera-t-il une nouvelle fois, ou bien l'artiste sera-t-il enfin compris ?

Le spectateur juge des œuvres par leur pouvoir émotionnel ; il les juge sur leurs seuls mérites, qu'elles soient anciennes ou récentes, et se demande pourquoi l'artiste aspire à tout prix à des modes d'expression nouveaux, quand il n'est pas du tout prouvé que sont épuisées les possibilités des modes d'expression anciens.
L'attitude de l'artiste est tout autre. Il ne saurait se satisfaire, au delà de sa période de formation, des modèles anciens: il ne serait qu'imitateur ou habile artisan, alors qu'il veut être créateur. Il doit s'éloigner du passé et même du présent immédiat pour s'exprimer d'une manière qui lui soit propre, donc nouvelle. C'est en cela, en cela seulement, qu'il s'élèvera au rang de créateur.
Il ne méprise en rien ses prédécesseurs, mais il éprouve une impérieuse obligation de s'en distancer en renouvelant le langage de la plastique. Il y a ceci de tragique dans sa destinée, que les modes d'expression nouveaux ne sont que lentement assimilés et admis par le spectateur : il vivra donc dans l'incompréhension et les difficultés matérielles.

Au début du siècle, le maître incontesté de la majorité de nos sculpteurs était Rodin, dont le génie avait élevé la ligne traditionnelle à un sommet. De nos jours encore un grand nombre de nos artistes se font les champions d'un glorieux passé. Serait-ce déchoir ? Phidias non plus que Michel-Ange ne furent des briseurs de tradition. Tous deux travaillèrent dans la discipline d'un art très évolué qu'ils portèrent à son couronnement, suivant les voies sûres établies avant eux, opérant la synthèse de tout l'acquis antérieur. La voie traditionnelle est plus périlleuse qu'il n'y paraît. Ceux qui la pratiquent seront dignes de notre intérêt dans la mesure où ils transfigurent les emprunts qu'ils pourraient faire au passé, ou surpassent leurs maîtres. Rien d'étonnant que le jury ait refusé tant d'œuvres très traditionnelles, académiques, bien faites, mais bien ennuyeuses aussi.

Tout à l'opposé se placent les manifestations de la jeune sculpture qui ressentit un jour le besoin de rompre radicalement avec les conventions et qui se veut absolument libre de toute contrainte traditionnelle. On peut ne pas être d'accord avec elle. On peut ne pas admirer toutes ses tentatives. On ne peut plus l'ignorer.
La peinture abstraite a banni totalement la notion d'espace. Elle n'utilise que les deux dimensions de la toile et ne veut plus, comme la peinture figurative, suggérer la troisième dimension. La sculpture de toutes tendances, au contraire, conserve cette caractéristique essentielle de ne pouvoir s'exprimer que dans l'espace tridimensionnel. Tout l'art du sculpteur consiste en la prise de possession de cet espace, que sa sculpture soit faite de formes pleines ou creuses, opaques ou transparentes. Les matériaux traditionnels (pierre, bronze, bois) figuraient essentiellement les masses et l'espace entourait la sculpture. Maintenant, il la pénètre aussi, tout comme la lumière, qui ne se borne plus à caresser la surface, mais circule à l'intérieur. Et les «vides», tout autant
que les plans et les masses, ont un rôle à jouer. Aujourd'hui, des plaques de fer, des tiges métalliques permettent de nouvelles conquêtes de l'espace (peu importe que le sculpteur forge au lieu de sculpter), et même les frontières entre le tangible et son ambiance disparaissent dans les sculptures de fil de fer, car les fils de fer suggèrent des masses inexistantes qu'ils se bornent à limiter.

Les «figuratifs» et les «abstraits» sont moins opposés qu'on ne le pense. Ces termes d'ailleurs manquent de clarté. L'art n'a-t-il pas toujours été «abstrait», dans son intention et, dès qu'il devenait uniquement figuratif et naturaliste, ne cessait-il pas, précisément, d'être de l'art ? Quoi de plus abstrait que les œuvres de l'ancienne Egypte ou de la Grèce archaïque, que l'art assyrien ou l'art roman, qui s'écartent délibérément de la nature.
Tout au contraire, rien n'est plus « concret » et moins « abstrait » que la jeune sculpture qui ne veut plus figurer, ni représenter, qui n'est plus imitation du monde réel, mais matérialisation de pensées et de sentiments. Elle ne peut s'éloigner de la nature puisqu'elle ne s'en inspire pas. La jeune sculpture veut créer de l'inexistant, exprimer l'inexprimable, elle veut repartir à zéro pour refaire l'expérience dans sa totalité. Elle rejoint sans le vouloir les primitifs.

Mieux vaudrait distinguer une «sculpture pure» et une «sculpture figurative», le terme de «concret» désignant, ainsi qu'on l'a maintes fois proposé déjà, un art sans lien aucun avec la nature et celui d'«abstrait», un art utilisant encore des fragments de nature.
Qu'on le veuille ou non, la sculpture pure tend à s'imposer depuis vingt-cinq ans. Les non-figuratifs ont-ils signifié à l'art réaliste son congé définitif ? Assurément non. Il y a place pour toutes les tendances et la grande diversité qui la caractérise n'est pas le moindre attrait de notre époque d'intense création artistique.

L'artiste n'a plus à obéir à aucun canon. Il n'y a plus d'autres limites à ses audaces et à ses libertés que son goût et son esprit de mesure. Mais déjà le spectateur le suit avec une curiosité sympathique, car il a perdu le goût des monuments commémoratifs ou funéraires et ne regarde plus guère les effigies de pierre. Le public a compris que l'artiste n'a plus nécessairement pour mission d'enjoliver ni même d'ennoblir, que le joli n'est pas le beau. Il finira par accepter ces figures sculpturales qui sont des idées, parfois apaisantes, parfois bouleversantes.
Puis le temps aura son mot à dire. L'artiste a confiance qui a travaillé dans la sincérité, même s'il ne peut afficher la superbe de Pierre Corneille disant à la Marquise de Gorla : «Vous ne passerez pour belle qu'autant que je l'aurai dit.»
C'est dans l'art qu'éclate la noblesse de l'homme. C'est par lui seul que survivent les siècles.

Marcel Joray